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19 ANS ET TROP DANGEREUX POUR HAÏTI…

Publié par bloncourt

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19 ANS ET TROP DANGEREUX POUR HAÏTI ...

 

par Junia Barreau

 

Montréal, le 13 septembre 2014

 

 

Compte-rendu de lecture: Gérald Bloncourt, 2013 «Journal d'un révolutionnaire». Éditions Mémoire d'encrier, Montréal .

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Et puis vint la révolution des poètes ! Un regard exceptionnel sur les événements appelés les « Cinq Glorieuses » ayant abouti à la chute du président Lescot, la marionnette de Tonton Sam, en janvier 1946. À l’avant-scène, des jeunes gens extraordinaires. 

À peine 20 ans, idéalistes, beaux et talentueux, ils voulaient changer Haïti. Ils rêvaient d’accomplir la révolution sociale, celle qui n’a pas suivi l’Indépendance de 1804. Ils ne pouvaient être confondus avec ces révoltés instantanés. Ils montaient une véritable organisation fondée sur une suite d’idées. Ils sont passés de jeunes rebelles à révolutionnaires. L’étape de trop ? Ils séduisaient la foule, munis de leur foi inébranlable en la révolution. Donc, ils étaient dangereux parce que ces idées marxistes, ces actions agitatrices sont dangereuses.

Pourquoi en Haïti les idées de justice sociale provoquent-elles cette peur, cette haine, cette violence ? Pourquoi ceux qui portent ces idées-là sont persécutés, tués, exilés ? Pourquoi est-ce mal de vouloir sortir la population haïtienne de la misère abjecte ? Pourtant autour de nous, dans la Caraïbe, les populations blanches, métisses ou noires, ont droit à un mieux-être, à un minimum de dignité. On ne les laisse pas patauger dans cette ignorance, cette boue infecte et les déchets. En Amérique, Haïti désigne le seul pays dans lequel la population vit dans un dénuement total. Et pourquoi ce gamin, Gérald Bloncourt, était-il si dangereux ? Pourquoi planifiait-on sa mise à mort ?

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À plusieurs égards, le titre de l'ouvrage de Gérald Bloncourt « Journal d'un révolutionnaire » peut se révéler trompeur si l'on connaît bien « les règles d'un journal révolutionnaire : agitateur, mobilisateur, organisateur, propagandiste…» Le journal de Gérald Bloncourt ne correspond en rien à un manuel d'usage pour les révolutionnaires en herbe, pour les chercheurs de révolution; il n'entre pas dans la catégorie de ces fameux manuels de fabrication de "révolution moderne" distribués au 21e siècle dans certains pays du Moyen-Orient. Les maîtres du monde peuvent continuer leur partie de bridge, de chasse ou de golf. Je disais donc que le titre peut paraître trompeur. En ouvrant l'ouvrage de 181 pages, je ne m'attendais pas à un tel débordement poétique qui nous révèle l’attachement profond de Gérald Bloncourt envers Haïti, ce pays qui l'a créé de toutes parts. Il nous lègue ses premiers pas d'une vie bien remplie, sans ressentiment aucun. Il s'agit d'un émouvant témoignage, précis dans les traits telle une de ses gravures, saisissant de réalisme, imprégné de beauté et de simplicité. Un récit historique puisque Gérald Bloncourt représente un acteur exceptionnel, avec d'illustres compagnons, de moments politiques graves et de projets culturels marquants des années 1940 en Haïti.

 

Après ma première lecture, il m'est venu trois questions que je me suis empressée de poser directement à l'auteur très actif sur Facebook (1) du haut de ses 88 ans.

 

1) Quand l'écriture du « Journal » a-t-elle commencé ? Le livre a-t-il été écrit récemment en s'appuyant sur une formidable mémoire des gens, des lieux et des choses ? Ou bien est-ce tiré du journal intime du jeune Bloncourt ?

2) Sabine a-t-elle vraiment existé ?

3) Qui était derrière l'exil du jeune de 19 ans ? Y-a-t-il des noms ? Quel rôle a joué l'ambassade américaine ? Pourquoi le jeune Bloncourt était perçu plus menaçant que les autres ?

 

« Sabine a vraiment existé ! Je n’ai rien inventé. Tout est fidèle dans cette merveilleuse histoire…» me répond l'auteur. La question se pose. Combien de fois ai-je entendu quelqu'un, l'air intelligent, questionner l'existence réelle de Choucoune (2) ou même d'Hadriana (3). Et puis, l'Indigène (4) ne désigne-elle pas une femme de chair et de sang ?

 

« J’ai rédigé ce texte en un mois en reprenant évidemment des notes que j’avais accumulées au cours des ans notamment dans " YETO, LE PALMIER DES NEIGES" », poursuit l'auteur.

 

Fantastique m'écriai-je ! Dans son combat contre le temps, Gérald Bloncourt a remporté une belle victoire au gré de sa formidable mémoire. Nulle velléité de travestir cette mémoire. Il se voit en passeur de mémoire, et à travers elle, les convictions qu'il a portées ou mieux qui l'ont porté toute sa vie.

 

Dès la première page, on s'attache à cet adulte mineur de 19 ans fraîchement débarqué à Paris, forcé de quitter la seule « caille» qu'il ait connue et aimée, exilé afin de rester en vie, déchu de son droit de vivre dans son pays, lui qui est né sur cette terre, plus précisément à Bainet. Pourtant son père Guadeloupéen Français s'était naturalisé, conformément aux lois haïtiennes en vigueur, en dépit de la désapprobation de son épouse. L'histoire de Gérald Bloncourt trouve un écho particulier au moment où des centaines de milliers de Dominicains d'ascendance haïtienne vivent dans la plus grande incertitude le sort de « dénationalisés » qui leur est peut-être réservé en territoire voisin. Dire qu'Haïti la première avait commis cette infamie ! C'est cette même Haïti qui, quelques années auparavant, avait offerte la nationalité haïtienne à des dizaines de familles juives, les arrachant ainsi à une mort certaine dans les camps de concentration nazis.

 

Son père, Yves Bloncourt, est devenu un vrai Haïtien, confirme son épouse. Une phrase qui résume l'haïtienneté dont on ne connaît pas tous les contours qui varient selon le contexte, selon le destinataire. La figure paternelle a pris parti et fera de la prison, victime de l'arbitraire lui aussi, ce qui le rend encore plus Haïtien. Puisqu'Haïti est essentiellement terre d'arbitraire.

 

Haïti est aussi terre d'opportunités. Son père Yves est venu chercher fortune et une situation inaccessible en métropole; et Noémie suivit ce beau fils caribéen, héros de guerre de surcroît.

 

Quiconque a déjà affronté une rivière déchaînée appréciera à sa juste valeur la traversée épique par le père, de la rivière Moreau endiablée aux parages de Bainet. Noémie, la maman restée Française jusqu'au bout de ses doigts, d'origine modeste mais affichant des airs de petite bourgeoise en colonie, nourrit le désir de civiliser ces primitifs qui adorent arbres et rivières, et qui ne s'expriment dans aucune « vraie langue », le créole symbolisant l'absence de toute « civilisation », la civilisation fut française à l'époque. En une succession de portraits ciselés mis en mots, l'auteur nous campe une société haïtienne qui a si peu changé depuis, figée dans ses préjugés coloniaux. 70 années plus tard, le décor reste le même,les inégalités plus criantes, beaucoup plus de tôles rouges et de mornes brûlés.

 

L'Histoire défile, se bouscule et la guerre nous aspire. Haïti aussi faisait partie des alliés contre le nazisme. L'acte de déclaration de guerre par Haïti s'expliquerait, me disait-on, par une série d'éléments non-exclusifs : l'amour non-réciproque de notre élite pour la France; une nécessité géopolitique; notre humanisme et notre devoir de défendre les droits des nations à la liberté et à la souveraineté; notre instinct de résistant. Noblesse de sentiments ou pragmatisme géopolitique, il faut souligner qu'Haïti subissait le joug de l'occupation américaine par président-gouverneur interposé. La double appartenance de nombreux compatriotes les protégeait de toute vaine justification, eux ils avaient le droit de vivre un patriotisme bipolaire. D'autant plus qu'ils comptaient parmi les sacrifiés de la guerre, un fils, un frère. Comme ce fut le cas de la famille Bloncourt. Tony, lui aussi renvoyé d'Haïti, trop agité, trop menaçant. Héros de la résistance française fusillé par les nazis. La télépathie s'est révélée la meilleure arme de guerre d'un père en deuil. Quelle éclatante victoire fut la défaite de ces Allemands mangeurs de fils et de filles !

 

Et puis vint la révolution des poètes ! Un regard exceptionnel sur les événements appelés les « Cinq Glorieuses » ayant abouti à la chute du président Lescot, la marionnette de Tonton Sam, en janvier 1946. À l'avant-scène, des jeunes gens extraordinaires. À peine 20 ans, idéalistes, beaux et talentueux, ils voulaient changer Haïti. Ils rêvaient d'accomplir la révolution sociale,celle qui n'a pas suivi l'Indépendance de 1804. Ils ne pouvaient être confondus avec ces révoltés instantanés. Ils montaient une véritable organisation fondée sur une suite d'idées. Ils sont passés de jeunes rebelles à révolutionnaires. L'étape de trop? Ils séduisaient la foule munis de leur foi inébranlable en la révolution. Donc, ils étaient dangereux parce que ces idées marxistes, ces actions agitatrices sont dangereuses. À l'époque, le mot révolution avait encore un sens. Un nouveau monde se dessinait; on découvrait soudainement que tous les hommes avaient les mêmes droits (du moins en théorie, dans les conventions). À peine sorti de la Seconde Guerre, le monde faisait face à une nouvelle menace. Et elle s'appelait le communisme ou tout ce qui remettait en question les fondements de la mondialisation du capitalisme, du nouvel ordre décidé par Washington et ses alliés les plus proches. Pendant un temps, on sous-estimait l'attraction du communisme chez les jeunes haïtiens assoiffés de justice sociale, chez tous ceux pour qui une société égalitaire devrait suivre l'Indépendance. Ces jeunes qui croyaient vraiment les mots qu'ils prononçaient, en la promesse d'un monde meilleur… Pouvaient-ils prévoir que le communisme ne tiendrait pas sa promesse d'une société égalitariste ? Qu'une nouvelle élite, qui n'a de communiste que le nom, remplacerait celle honnie de l'ancien système. Et puis, les communistes nègres haïtiens ne valent pas les communistes blancs français. Ils ne sont pas tous frères, pas tous égaux. Il faut aller chercher l'accolade, ailleurs, au Viêt-Nam par exemple. La démocratie occidentale blanche ne sied pas à nous autres les Nègres. Ils l'ont décidé, nous ne sommes pas non plus égaux en valeurs démocratiques.

 

Que reste-t-il des idéaux de justice sociale ? Où sont passés ces hommes qui vivent et meurent pour leurs principes ? Ceux qui n'ont jamais failli ni marchandé leurs idéaux adolescents ?

 

On ne parle pas d'idéologues de façade; d'homme ou de femme droite-et-gauche; de ceux qui avec le même aplomb auto-justifient une appartenance alternative à un courant de droite et à celui de gauche. Il n'est pas question ici de ces gens qui virevoltent en rotation autour du pouvoir pour se retrouver tantôt à gauche, tantôt à droite; tels les petits papillons qui font la ronde autour de la vieille lampe à pétrole, attirés irrésistiblement par la lumière…euh, le pouvoir.

 

Pourquoi en Haïti les idées de justice sociale provoquent-elles cette peur, cette haine, cette violence ? Pourquoi ceux qui portent ces idées-là sont persécutés, tués, exilés ? Pourquoi est-ce mal de vouloir sortir la population haïtienne de la misère abjecte ? Pourtant autour de nous, dans la Caraïbe, les populations blanches, métisses ou noires, ont droit à un mieux-être, à un minimum de dignité. On ne les laisse pas patauger dans cette ignorance, cette boue infecte et les déchets. En Amérique, Haïti désigne le seul pays dans lequel la population vit dans un dénuement total. Et pourquoi ce gamin, Gérald Bloncourt, était-il si dangereux ? Pourquoi planifiait-on sa mise à mort ?

 

Idéaliste, libre mais jamais étrange ni fantaisiste. Loin de toute caricature, de toute étiquette, c'est un homme dont les convictions profondes n'ont pas été exposées à l'usure du temps. Il a gardé la foi, en dépit de tout, et il veut communiquer aux autres, aux jeunes, cette foi en l'humain. En visitant son blog(5), on peut constater que Gérald Bloncourt est resté fidèle aux luttes ouvrières, aux révolutions d'ailleurs. Pour lui, éternel ouvrier de l'art, les revendications de la masse ouvrière sont comparables partout, l'oppression et l'injustice représentent les deux faces d'un même système d'exploitation à éradiquer. Malgré tout, Gérald Bloncourt n'a jamais tourné le dos à son pays natal, Haïti. Comme d'autres exilés après lui, il est resté au service de ses camarades, a mené une lutte infatigable contre la dictature duvaliériste depuis la France, et après 86, à la tête du « Comité pour juger Duvalier », il a tout essayé pour obtenir le jugement du dictateur déchu devant la justice française. La persévérance du personnage me fait penser à "L'homme qui plantait des arbres" (6)

 

En 1946, ces jeunes étaient pleinement conscients que le chambardement social prôné serait combattu violemment par les tenanciers de ce bout d'île. Ils savaient pertinemment qu'ils n'allaient pas rester impunis après avoir envahi l'ambassade américaine. Les Américains n'aiment pas qu'on conteste leur toute puissance, d'autant plus qu'ils s'estiment partout chez eux en Amérique. Les milliers de paysans haïtiens massacrés durant les 19 ans d'occupation militaire américaine au début du 20e siècle servent de rappel.

 

Ces jeunes ont fait montre d'une grande bravoure, défiant la mort; leur influence grandissante auprès de la masse inquiétait les plus nantis. Il semble, selon l'auteur, qu'on en voulait davantage à Gérald Bloncourt qu'à Jacques Stephen Alexis, René Depestre, ainsi qu'aux autres camarades. « La bourgeoisie mulâtre dominant le pays ne me pardonne pas de m'être rangé sans équivoque aux côtés des couches sociales les plus défavorisées, en majorité noire. Elle m'accuse d'avoir trahi ma propre classe et veut à tout prix m'écarter de la vie politique, voire m'éliminer physiquement » (p. 177). En Haïti, ce genre de traîtres ne sont-ils pas assassinés en pleine rue, au grand jour de préférence? Et puis, à bien y réfléchir, qu'est-ce que le jeune Gérald avait de commun avec tous ces Nègres ? Pourquoi fréquentait-il ces gens de La Saline?

 

Comment pouvait-il s'identifier à eux ? Considérer ces pauvres, les « moun sa yo », comme des êtres humains ayant les mêmes aspirations que lui ? Comment pouvait-il vraiment les aimer ?

 

Ne projetait-il pas un mauvais exemple d'égalité entre les classes ? À plus forte raison, lui fils de Français devait se garder de partager ces idéologies de révoltés.

 

Les préjugés de couleur et de classe continuent d'être instrumentalisés de part et d'autre afin de servir des objectifs politiques et économiques mesquins. C'est une erreur de croire ou de répéter que la problématique des préjugés de couleur s'est atténuée en Haïti. Nombreux sont ceux qui croient que la société haïtienne ne pourra véritablement avancer tant qu'elle refuse d'affronter ses vieux démons. Du nombre, à ne pas oublier le problème de préjugés de couleur.

 

Un débat social sérieux et serein autour de cette problématique, hors des sentiers de la violence et de la manipulation, permettra à la société d'identifier des pistes concrètes de solution. Et faisant partie intégrante de la solution, une amélioration significative des conditions de vie de la population haïtienne, un accès au plus grand nombre à une éducation de qualité. Des revendications sociales qui ne datent pas d'aujourd'hui.

 

Je ferme momentanément le « Journal », convaincue d'avoir rencontré un révolutionnaire authentique. Chez Gérald Bloncourt, la poésie est bien la révolte de l'âme.

 

Un livre à lire et à relire !

 

Junia Barreau

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1 https://www.facebook.com/gerald.bloncourt

 

2 Choucoune. Poème d'Oswald Durand, publié dans le recueil Rires et pleurs, Haïti, en 1896. Choucoune

représente une femme dont serait tombé amoureux le poète.

 

3 René Depestre, 1988. Hadriana dans tous mes rêves. Éditions Gallimard, Paris. (Folio, 1990). Le roman

reçut de nombreux prix littéraires parmi lesquels le prix Renaudot en 1988. Le destin d'Hadriana incarne

celui d'Haïti.

 

4 Joël Des Rosiers, 2009. Lettres à l'Indigène. Éditions Triptyque, Montréal.

 

5 http://bloncourtblog.net/

 

6 Une nouvelle écrite par l'écrivain français Jean Giono en 1953 pour "faire aimer à planter les arbres". Le film d'animation réalisé par Frédéric Back en 1987, a gagné de nombreux prix internationaux

 

 

 

Junia Barreau

 

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